A Alès, la dernière grande production de pianos en France va être fermée par son propriétaire.
Par Carole RAP
Libération : lundi 15 janvier 2007
Alès envoyée spéciale
Le discret Hubert Martigny aura attendu la majestueuse inauguration de la salle Pleyel, le 13 septembre 2006, avant de s'attaquer à la basse besogne. Celle d'engager la fermeture de l'usine Pleyel d'Alès (Gard), juridiquement appelée Manufacture française de pianos, dernier grand lieu de fabrication de pianos en France. A la place, cet industriel (très) fortuné, heureux propriétaire de l'usine cévenole, de la salle de concerts parisienne et de la marque Pleyel, a programmé l'ouverture prochaine d'un atelier et d'un showroom à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). L'objectif est d'y montrer la fabrication de «27 pianos Pleyel de très haut de gamme par an», assure Arnaud Marion, le porte-parole d'Hubert Martigny, propulsé président de la manufacture en 2002 pour la redresser.
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«Crève-coeur». Avec le résultat que l'on sait : 1 350 pianos droits ou à queue sortaient de l'usine d'Alès en 2002, 500 en 2006. Probablement zéro en 2008. Dix-neuf postes sont proposés à ceux des 62 salariés qui souhaiteraient quitter les Cévennes pour la région parisienne. Les intéressés se comptent pour l'instant sur les doigts de la main. En guise de redressement, c'est à un plan social qu'aboutit Arnaud Marion. «C'est un crève-coeur», assure, yeux dans les yeux, celui qui se définit comme un «gestionnaire de crise». Pourtant, quelques minutes auparavant, cet ancien consultant de l'excabinet de conseil Arthur Andersen a fustigé d'une voix sèche «la convention collective à la con où un salarié absent est payé». Ce double discours fait douter plus d'un salarié de la réelle volonté du tandem Martigny-Marion (l'actionnaire et le gestionnaire) de sauver l'entreprise.
«D'après nous, ils ont tout fait pour en arriver là, affirment Bernard Chapon et Pascal Gutierrez, deux délégués CGT de la manufacture. Ils ont licencié le directeur commercial en 2005. Quand le marché tombe, on ne se prive pas des gens qui vendent les pianos !» Autre motif de critique : l'augmentation du prix des pianos à queue, «jugés trop chers par rapport à la concurrence, selon une enquête menée auprès des revendeurs», ajoutent les syndicalistes. Le directeur de la manufacture, Alain Laffont, confirme une hausse des prix de 27 % en moyenne entre 2002 et 2006, la justifiant comme une tentative pour «rétablir une marge». Les coïncidences du calendrier ne plaident pas non plus en faveur de la direction. Le 7 novembre 2006, moins de deux mois après la réouverture de la salle Pleyel, elle nomme un mandataire de justice. Le 14 décembre, elle présente son projet de fermeture du site d'Alès en comité d'entreprise extraordinaire. «On était une majorité à penser que le jour où la salle Pleyel serait opérationnelle, pour nous, ça changerait. On le sentait venir», confie un technicien de pianos. Mais pour Arnaud Marion, le marché est l'unique responsable. «15 000 à 20 000 pianos vendus en France en 1996, 9 000 aujourd'hui ; 180 manufactures de pianos en Chine ; des revendeurs de musique mal restructurés ; des consommateurs qui préfèrent acheter des produits multimédias ; la concurrence des pianos d'occasion...», égrène le consultant, très à l'aise avec les concepts du marketing. «C'est le meilleur moyen de sortir : faire croire que ça ne marche pas», analyse un ouvrier désabusé.
Plan B. Réfutant les arguments de la direction, la CGT planche actuellement sur un plan B, dont une première ébauche devrait être présentée demain. Le syndicat, assisté par le cabinet d'expertise Secafi Alpha, assure que «la fabrication de 1 000 pianos par an, c'est possible». Arnaud Marion confie qu'il «n'y [croit] pas» et prévoit pour la fin mars le «gros de l'arrêt de la production». En attendant la fin de la procédure d'information des salariés, prévue le 22 février, il peaufine les mesures d'accompagnement des futurs licenciés. Mais ces derniers n'ont pas l'intention d'en rester là. Envisageant même des actions à Paris. Bientôt des couacs salle Pleyel ?
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Une manufacture acquise «un peu par hasard»
Pour obtenir la prestigieuse salle Pleyel, Hubert Martigny avait dû racheter le site d'Alès.
Par Carole RAP
Libération : lundi 15 janvier 2007
Détenir une usine dans une ancienne cité minière du Gard, ce n'était certainement pas très glamour pour quelqu'un de la stature d'Hubert Martigny, 67 ans, propriétaire de l'une des plus prestigieuses salles de concerts du monde et époux d'une chef d'orchestre. D'ailleurs, ses ouvriers le connaissent à peine. Depuis 2000, année où il a acquis la manufacture Pleyel à Alès, ils ne l'ont vu que deux fois. Certains ne savent même pas que leur unique actionnaire est l'un des deux cofondateurs du groupe de conseil en technologies Altran, ni qu'il est mis en examen depuis juillet 2004 par le juge Courroye pour «diffusion d'informations trompeuses, présentation de comptes inexacte, faux et usage de faux», dans le cadre d'une instruction, toujours en cours, sur une affaire de fausses factures au sein d'Altran. Quelques ouvriers de Pleyel lui sont même reconnaissants d'avoir «perdu» 17 millions d'euros (1) pour tenter de renflouer cette PME installée à Alès en 1973 sous le nom de Rameau et confrontée aux difficultés financières depuis des années.
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Pourtant, Hubert Martigny n'est pas à plaindre. A la tête d'une solide fortune acquise en partie grâce à la revente d'actions Altran, il s'est offert la salle Pleyel pour 10 millions d'euros en 1998, a investi entre 33 et 40 millions d'euros pour sa rénovation et a conclu un joli contrat avec le ministre de la Culture en 2004. L'Etat lui loue les lieux pour 1,5 million d'euros par an pendant cinquante ans, puis en deviendra propriétaire en 2054 pour 1 euro symbolique.
Mais un bug risquait de gripper cette belle mécanique. Pour des questions juridiques liées à l'utilisation de la marque Pleyel, Hubert Martigny a dû racheter cette marque... et l'usine qui allait avec. Une acquisition «un peu par hasard», admet Arnaud Marion, le «gestionnaire de crise». Qui n'aura bientôt plus à se fatiguer en allers-retours Paris-Alès. (1) Les chiffres cités sont ceux de la direction.